Par
un beau dimanche matin d’été, en 1997, ma
femme et moi avons décidé d’aller prendre
le petit déjeuner au Café Lena, sur Hawthorne Boulevard,
dans notre ville de Portland, dans l’Oregon. En chemin,
nous nous sommes arrêtés à une brocante et
avons trouvé une vieille boîte d’« Anagrams
». Pour ceux qui n’y ont jamais joué, cela
ressemble au Scrabble. Il s’agit de former des mots avec
des lettres piochées au hasard. Une fois arrivés
au restaurant, nous avons inventé un jeu tout en buvant
notre café et en attendant notre commande. Le jeu était
le suivant. Après avoir pioché les lettres, il fallait
en une minute créer le nom d’un personnage imaginaire,
dire qui il était et ce qu’il faisait. J’ai
pioché mes lettres et formé le nom d’Hermux
Tantamoq. Je l’ai immédiatement imaginé sous
les traits d’une souris citadine, ordinaire mais sympathique,
et horloger de profession.
Une semaine plus tard, j’ai commencé à écrire
sur Hermux. Et je me suis mis à mieux l’imaginer,
lui, ainsi que le monde dans lequel il vivait. Progressivement,
j’ai assemblé des morceaux d’histoires de plus
en plus longs à son sujet. Lors d’un week-end sur
la côte, dans l’Oregon, j’ai longuement observé
l’océan agité, et ai écrit une scène
dans laquelle Hermux se rend en train dans une petite station
balnéaire. La même année, pendant un voyage
en Turquie, j’ai imaginé ses études difficiles
à l’École Impériale d’Horlogerie
d’Istanbul. J’ai raconté son voyage jusque
chez son arrière-grand-père pour réparer
l’horloge de l’hôtel de ville. J’ai acheté
un livre très coûteux sur les horloges ottomanes
au Musée de Topkapi. Je pensais que ce serait une bonne
source d’inspiration pour écrire. Une fois rentré
à la maison, j’ai réalisé l’immensité
du travail nécessaire pour écrire un livre. Le livre
sur les horloges ottomanes était emballé dans du
cellophane. Pendant un an et demi, je n’ai même pas
eu le courage de défaire l’emballage.
Le temps a passé. Il m’arrivait parfois de penser
à Hermux. Et aux problèmes posés par le livre.
Mais j’étais trop occupé pour me mettre vraiment
à écrire.
Deux ans plus tard, ma femme Martha a effectué son voyage
annuel en Asie du Sud-Est pour acheter des objets d’art
et des tissus. Elle partait pour deux mois. Grâce aux Web
cafés, il nous était désormais possible de
rester en contact par le biais du courrier électronique.
Le lendemain de son départ, j’ai décidé
de lui écrire. C’était la fin du mois de janvier,
dans le Nord-Ouest du Pacifique. Rien de bien intéressant
à raconter. Mon message disait : « Il a plu presque
toute la journée. Il fait toujours très froid. Une
nouvelle tempête se prépare sur la côte, le
temps n’est pas prêt de changer. Tout va bien à
la maison. Rien à signaler… »
Tout cela était bien ennuyeux. Il devait sûrement
y avoir autre chose à dire que de parler de la météo.
En jetant un coup d’œil autour de moi, dans mon bureau,
pour chercher de l’inspiration, j’ai aperçu
le carnet contenant mes notes sur Hermux. Je l’ai ouvert
et suis tombé sur un paragraphe commençant ainsi
:
« Mon dieu ! Mon dieu ! », s’écria Hermux
Tantamoq en examinant soigneusement la montre-bracelet.
Je l’ai relu plusieurs fois. J’imaginais Hermux assis
dans son atelier par une journée ordinaire dans sa petite
ville ordinaire. Puis je l’ai imaginé levant les
yeux. Et là, face au comptoir, se tenait Linka Perflinker
– Aventurière, Casse-cou et Aviatrice. Elle ne portait
pas la moindre trace de maquillage. Juste sa fourrure naturelle.
J’ai compris que je venais de tomber amoureux.
Six heures plus tard, j’avais terminé le Chapitre
1 et l’envoyai par e-mail à ma femme à son
hôtel de Bangkok. Le lendemain matin, elle m’avait
répondu.
« Que se passe-t-il ensuite ? » me demandait-elle.
Je n’en avais aucune idée. Dès que j’ai
eu un moment, je me suis assis à mon bureau et j’ai
commencé à écrire pour le découvrir.
Plus tard dans la soirée, le Chapitre 2 était terminé
et en route vers la Thaïlande.
Et ainsi de suite. Un chapitre par jour, chaque fois que cela
m’était possible. Tous les chapitres la suivirent
un par un à travers la Thaïlande jusqu’à
Bali, Java, puis de nouveau à Bali.
Dès la première semaine de février, j’avais
déjà rédigé dix chapitres. J’étais
entré chez Hermux, j’avais rencontré ses voisins,
entendu parler de ses amis, découvert ses passe-temps préférés,
son métier, et appris à connaître les citoyens
de Pinchester. Pinchester était un petit monde en soi,
confortable et cosy. Mais non dénué de problèmes.
On y trouvait assez d’égoïsme, de vanité
et de malhonnêteté pour rendre la vie intéressante.
Et assez de bonté et de courage pour la rendre agréable.
La St Valentin approchait. J’ai décidé d’imprimer
ce que j’avais écrit, de le relier et de l’envoyer
à Martha à Bali. Cela voulait dire fabriquer un
livre, chose que je n’avais jamais faite jusqu’à
présent. Et il fallait faire vite.
Le vendredi, je me suis assis à mon bureau avec mon texte,
le logiciel Quark Xpress, un couteau et un paquet de feuilles
de papier. J’ai fait plusieurs modèles de maquettes
en variant les tailles et les proportions, en utilisant des jeux
de caractères différents. J’ai passé
ma journée de samedi en allers-retours à la boutique
de reprographie. Le dimanche, j’ai commencé à
assembler les pages avec une petite poinçonneuse et une
reliure en fil de fer. Le lundi, j’avais un prototype de
30 pages entre les mains. Il y avait un titre, Le Temps ne
s’arrête pas pour les souris, et une couverture
en couleur que j’avais imprimée et découpée
de mes mains. J’en ai fait vingt-cinq exemplaires. Le lendemain,
l’un d’entre eux était dans un avion pour Ubud,
à Bali.
J’ai distribué les autres exemplaires à mes
amis, parmi lesquels Gloria Olds, qui dirige la librairie Broadway
Books à Portland. Elle m’a appelé deux jours
plus tard pour m’inviter à venir faire une lecture.
« Quand le livre sera-t-il terminé ? », a t-elle
ajouté.
« Quel livre ? », lui ai-je répondu.
C’est alors que j’ai décidé de m’asseoir
un moment et de réfléchir à ce qui était
en train de se passer. Apparemment, j’étais en train
d’écrire un livre. Un livre qui prenait la forme
d’un roman à énigmes. Mais pourquoi ?
En 1992, j’ai fondé un séminaire dans le cadre
du programme pour la Maîtrise de Gestion de l’Université
Marylhurst. Il s’agissait d’un cours sur la créativité
pour futurs managers d’entreprises. Mais nous ne parlions
pas de créativité. Nous la pratiquions.
Les étudiants accomplissaient toute une série d’exercices
allant de l’écriture d’un poème jusqu’à
la conception et à la fabrication de produits de grande
distribution. Ils prenaient le cours très au sérieux
et travaillaient dur pendant 12 semaines. J’utilisais l’exemple
des romans à énigmes modernes pour les aider à
reconnaître la récurrence des schémas au sein
d’une structure complexe. Un travail qui oblige à
séparer la forme du fond. Pour moi, ce processus est à
la base même de toute activité créative.
La popularité constante des romans à énigmes
atteste du vif plaisir que l’on éprouve à
lire en état d’alerte extrême. Lire un roman
à énigmes, c’est faire attention au moindre
détail. Aussi insignifiant soit-il. Écrire un roman
à énigmes, c’est inciter le lecteur à
poursuivre sa lecture en lui offrant un monde intéressant
à explorer. Et en construisant une logique sous-jacente
qui redéfinit notre compréhension de la réalité
quotidienne. Dans un roman à énigmes, les apparences
sont, littéralement, toujours trompeuses.
« OK ! C’est parti pour un roman à énigmes
», ai-je alors conclu.
Mais pour cela, il fallait d’abord mettre au point une intrigue
solide. Et c’est exactement ce que j’ai décidé
de faire ensuite.